Vendredi 17 novembre Euxton Training Ground, lieu d'entraînement des Bolton Wanderers. Un temps très britannique, qui allie un vent soutenu, de petites averses et un ciel généreusement nuageux, nous accueille sur les terres de Nicolas Anelka. Il faut montrer patte blanche pour franchir les imposantes grilles qui encerclent le site. C'est armés d'un badge d'entrée que nous attendons le Français dans la salle de réception du club. L'ancien Gunner, en soin, débarquera une demi-heure plus tard. Avant de nous consacrer toute son après-midi. " On va chez moi à Manchester ? " Le lendemain, il inscrira deux buts contre Arsenal.
Un homme nouveau
C'est une évidence. Nicolas Anelka n'est plus le même. La métamorphose s'est opérée au début du mois de janvier 2005, lorsqu'il a rejoint la Turquie et Fenerbahçe. Un exil de dix-huit mois, durant lequel il a eu le temps de réfléchir. " Là-bas, on est loin de tout, explique-t-il aujourd'hui. Partir loin d'un grand championnat m'a fait beaucoup réfléchir. J'ai regardé d'un autre oeil le football, mais aussi ma vie. C'est à Istanbul que j'ai réalisé à quel point j'aimais ce sport. Je ne me suis jamais dit que je faisais fausse route, mais c'est évident que le championnat turc n'est pas autant médiatisé que les championnats occidentaux. Et au fond de moi, j'avais toujours envie de revenir dans un championnat majeur, en Angleterre notamment. "
Lucide, il avoue que cet épisode l'a également rendu plus mature. " C'est vrai, je réfléchis un peu plus avant d'agir, poursuit-il. Je me suis assagi. Avant, j'étais un arrogant, un écorché vif. Je ne calculais rien. À part le football, je me foutais de tout. Mais j'ai changé. Et puis je fais aussi ça pour mes parents. J'ai senti qu'ils étaient touchés par ce qui se disait sur moi. Cela les gênait car le Nicolas Anelka des médias n'était pas celui qu'ils connaissaient. Aujourd'hui, je fais plus d'efforts pour qu'ils soient fiers de moi. Je veux faire plaisir à mes parents car quand ils sont contents, je suis heureux ! "
L'ancien bad boy
L'international français n'a jamais " voulu être un people ". Mais à 18 ans, il est déjà célèbre. Tout va trop vite pour le gamin de Trappes qui s'enferme alors dans cette image d'être incompris et qui ne cherche pas à gagner la sympathie du public. " M'exprimer, dire ce que je pensais de mon métier, ce n'était pas une priorité, reconnaît-il. Les gens ont peut-être mal interprété mon attitude. Ils ont cru que j'étais devenu arrogant. Venir de la banlieue n'a peut-être pas arrangé mon cas. Cela m'a desservi, j'en suis sûr. Il y avait aussi l'image de ce jeune joueur, entouré par ses frères plus âgés. On a dit qu'ils se servaient de moi, que j'étais influencé. D'ailleurs, on continue encore aujourd'hui de dire que mon transfert d'Arsenal à Madrid à l'été 1999 a été décidé par mes frères. C'est faux. J'ai toujours fait ce que je voulais. Je suis le seul à choisir mes destinations... Et puis le fait que je ne réponde pas aux demandes des médias n'a rien facilité. Le football, pour moi, c'était taper dans un ballon et se faire plaisir. Je ne jouais pas au foot pour être star ou passer à la télévision. L'image que j'avais du footballeur quand j'étais petit n'était pas celle-là. Je me suis souvent demandé ce que je faisais dans ce milieu. Parfois, il m'est arrivé de vouloir tout envoyer balader et arrêter. Être footballeur et classé people, ce n'est pas ce que j'avais choisi. Aujourd'hui, ça va de pair. "
Le businessman
Nicolas Anelka ne se contente plus aujourd'hui de taper dans un ballon. Il avoue avoir un faible pour la mode et le design. La preuve. Entre le 5 et le 10 décembre prochains, sort dans le commerce sous licence Fossil Group une ligne de montres frappées des initiales et du numéro fétiche du footballeur : NA39. Avec son ami Harry Arcole, styliste, il va bientôt lancer une ligne de vêtements sportwear (printemps-été 2008) sous le sigle 39 Pro. Le nouvel homme public s'est également vu offrir par TF1 une rubrique mensuelle dans Téléfoot. Pour gérer au mieux son image, il a d'ailleurs créé avec Doug Pingisi, son conseiller, et Harry Arcole, la société DNH. " Si l'on veut essayer de vendre un produit, il faut plaire, ajoute-t-il. Cela fait partie du métier. C'est de la stratégie. Quand on est joueur de haut niveau, il faut gérer pas mal de paramètres mais surtout son image. Quand on a des propositions, il faut en profiter. Certes, j'ai eu du mal au départ mais maintenant, je m'y fais. Les temps changent. Le footballeur est devenu une vraie star comme peut l'être un acteur ou un chanteur. "
En plus d'adorer les belles voitures, l'international investit dans la pierre. Il a par exemple vendu son pied-à-terre de Miami pour s'en offrir un autre à Boulogne-Billancourt, pas très loin du Parc des Princes. " J'ai vendu mon appartement de Miami à cause des menaces trop importantes d'ouragan. Et puis, je n'étais que très rarement là-bas. J'ai investi en Angleterre, en France et aussi à Dubaï. C'est une destination extraordinaire. Quand j'y vais, je rencontre pas mal de joueurs. La dernière fois, j'ai croisé Seedorf, Serginho, Dida et Ronaldo. " Mais son rêve le plus fou se situe ailleurs, du côté de Madrid précisément. " Là-bas, je possède un terrain et j'entends y faire construire une maison. Ce sera la maison de mes rêves. Quand j'étais jeune, je me disais : "si tu arrives à devenir pro, si tu arrives à gagner un peu d'argent, tu auras une belle maison et une belle voiture. Avec une piscine". Alors pourquoi Madrid ? Parce que mon frère y habite. Je connais bien cette ville pour y avoir vécu. Et puis Madrid, c'est sympa quand on n'est plus footballeur... "
La fracture madrilène
À l'été 1999, le jeune attaquant est considéré comme l'un des meilleurs joueurs à son poste. Un an plus tôt, il s'offre, à 19 ans, le doublé Coupe-Championnat avec Arsenal. Élément déjà clé de l'équipe dirigée par Arsène Wenger, Nicolas Anelka décide de quitter Londres pour rejoindre le Real Madrid. Le contre-pied est énorme. Ce choix, mais il ne le sait pas encore, va bouleverser sa vie professionnelle. " J'avais envie de m'en aller, avoue-t-il aujourd'hui. Et puis quand le Real vous propose un contrat, c'est difficile de refuser. "
La suite des événements va lui donner tort. " Nombreux sont les joueurs qui n'étaient pas favorables à ma venue. Les Espagnols notamment. Je l'ai su dès ma signature. Je sais qu'aujourd'hui, si c'était à refaire, je réagirais différemment. C'était l'époque où les joueurs faisaient la loi dans le vestiaire. Dès que j'ai su que je n'étais pas désirable, cela m'a bloqué. Voilà pourquoi cela ne s'est pas bien passé au Real. J'avais 20 ans. J'étais un peu un fou. Je n'ai pas cherché à comprendre. Je l'ai très vite mal pris et je suis allé au conflit. Heureusement que la victoire en finale de la Ligue des champions est venue atténuer un peu tout ça. Par la suite, les dirigeants m'ont demandé de rester une année de plus. J'ai refusé. Mais bon, je ne suis pas non plus animé par une rancune tenace. J'ai croisé il n'y a pas longtemps Fernando Hierro. Nous nous sommes dit bonjour. Un de mes coéquipiers à Bolton, Ivan Campo, était lui aussi dans l'effectif madrilène. Le passé, c'est le passé. De cette période, il me reste encore quelques amis comme Clarence Seedorf, Roberto Carlos, Samuel Eto'o et Geremi. "
Le Paris-SG
C'est bien Paris qui restera sa ville. Ses allers-retours depuis l'Angleterre sont fréquents. Quand on lui demande s'il pourrait un jour revenir dans son ancienne équipe, il ne répond pas non. Il a même des idées pour que le Paris-SG redevienne un club qui compte en Ligue 1 et aussi en Europe. " Le PSG, je connais. Je connais la mentalité des supporters. Je sais ce qu'ils veulent. Si je reviens, je ne vais pas dire que tout va marcher tout de suite, mais je crois sincèrement que l'époque de la starification à outrance est révolue. Le club doit s'appuyer beaucoup plus sur l'énorme réservoir que constitue la région parisienne. Qui sont les Parisiens d'origine qui ont percé au PSG ? À mon époque, qui n'est pas si lointaine, c'était mission quasi impossible de s'imposer en équipe première. Ce n'est pas normal. On doit incorporer plus de jeunes et faire des plus-values importantes quand ceux-ci sont contactés par les meilleurs clubs d'Europe. "
L'équipe de france
Malgré un parcours en zigzag avec l'équipe nationale, l'ancien Parisien conserve une cote très élevée au sein du groupe France. Ses amis s'appellent Thierry Henry, Patrick Vieira, Lilian Thuram ou encore Sylvain Wiltord. Que des cadres, évidemment incontournables et donc influents. Tous louent les qualités, aussi bien sportives qu'humaines, du joueur des Bolton Wanderers. " Quand je suis avec eux, je reste naturel, souffle-t-il. Ils ont appris à me connaître. Tant mieux s'ils disent qu'ils m'apprécient en tant que joueur et en tant que personne. On ne peut pas les empêcher de dire ce qu'ils veulent. Je crois que c'est tant mieux pour moi. "
Cet atout non négligeable n'a pourtant pas empêché Anelka de manquer les trois dernières coupes du monde. Une cicatrice qui se referme tout doucement... " Celle qui m'a fait le plus mal, c'est 2002. En 1998, c'était différent. Je venais juste d'arriver. C'était le début de ma carrière. J'étais tout jeune. Même si je pense, là aussi, que je méritais d'y être... 2002, ça a été plus difficile. Et le pire, c'est que dans la foulée, je n'ai pas réussi à signer à Liverpool. Mais bon, j'ai su relever la tête sans me poser de question. Et puis quelque part, le fait qu'ils se soient fait éliminer dès le premier tour, a été plutôt positif pour moi. Les gens ne m'ont pas assimilé à cet échec. "
Beaucoup se souviennent surtout de sa légendaire inimitié avec Jacques Santini, sélectionneur entre 2002 et 2004 ! " Tout son discours auprès de moi allait à l'opposé de ce qu'il faisait en sélection, analyse-t-il. En tout, nous nous sommes vus dix minutes. Il était venu me voir à Manchester quand j'évoluais avec City. Son projet avec moi ne tenait pas debout. C'est pour cela que je me suis lâché dans la presse [Anelka avait déclaré dans Paris-Match qu'il reviendrait en équipe de France si Santini s'excusait et se mettait à genou devant lui, ndlr]. C'est vrai, j'ai fait fort. Il m'a manqué de respect. J'ai fait la même chose. à la limite, j'aurais préféré qu'il ne vienne pas me voir. J'aime les gens qui me disent la vérité en face. "
Le Mondial 2006
Recalé une nouvelle fois de la liste des 23 pour la Coupe du monde organisée en Allemagne, le Martiniquais part en vacances à Saint-Martin. Mais c'est sans rancune qu'il regarde tous les matches des Bleus à la télévision. " En les voyant jouer, je me disais que je pourrais être avec eux, se souvient-il. Mais c'est le choix du sélectionneur qui prévaut. C'est la règle du jeu. Je n'en ai pas fait une fixation. Avec Domenech, il n'y a jamais eu de problème. On ne s'est que très rarement croisés tous les deux. Je ne compte par exemple qu'une seule sélection en Espoirs sous ses ordres (5/09/98). Cela s'était bien passé. On avait gagné à Islande (2-0) et j'avais marqué. "
Sur la compétition et l'épopée allemande, peu ou pas de souvenirs marquants. Et le coup de tête de Zidane ? " Zizou, il est un peu comme moi, souligne-t-il. C'est quelqu'un de humble, qui ne cherche pas à être une star. Mais seulement à super bien jouer au ballon. L'incident ? Quand j'ai vu ça, j'ai rigolé. C'est typiquement la réaction d'un mec de cité. Depuis, je le respecte un peu plus encore. Cela arrive à tout le monde de péter un plomb. Son geste est moins grave que certains tacles dangereux. Materazzi sait de quoi je parle. Avec le recul, je pense que Zizou ne regrette pas ce qu'il a fait. "
L'Islam
Le champion d'Europe 2000 avec les Bleus s'est converti à l'Islam en 1996.Un choix de vie spirituelle qui l'a renforcé. " L'Islam me paraît être, pour moi, la vérité, souligne-t-il calmement. Cela n'a pas changé ma vie. Au contraire. Depuis, je suis beaucoup plus serein, beaucoup plus calme. Cela me fait plus réfléchir. J'aurais pu changer de nom comme l'on fait avant moi certains sportifs comme Tariq Abdul-Wahad (Olivier Saint-Jean) ou le plus grand de tous, Mohamed Ali (Cassius Clay), mais je n'en ai pas vu l'utilité. "
Faute de temps, il avoue n'avoir pas encore effectué son pèlerinage à La Mecque : " Tout bon musulman, avant de mourir, doit aller au moins une fois à La Mecque. " Mais une fois sa carrière terminée, il effectuera le déplacement dans le lieu saint. Et comme beaucoup de musulmans, il ne veut en aucun cas être associé aux extrémistes qui véhiculent une image de terreur et d'intolérance. " Revendiquer l'Islam en posant une bombe je ne sais où, ce n'est pas mon idée de la religion. Hélas, beaucoup de gens pensent aujourd'hui que les musulmans sont tous comme ça. Ce n'est pas la réalité!

